Triste Politique

Le 12 septembre, un char faisait pleuvoir les confettis sur le cortège de manifestants. Boulevard de l’Hôpital, il passa en dessous d’une banderole qui proclamait 2017 le nouveau 1917. Pendant un bref instant, le canon crachait ses confettis sur le portrait de Lénine.

Déconcertante alchimie de la joie et de la politique, à l’heure où certains promettent aux citoyens de « retrouver le goût du bonheur. » Cet enthousiasme fait oublier à quel point la réalité contemporaine et globale du « vivre ensemble » est désarmante : il cache derrière l’idéalisme de grands périls. Idéaliser la politique et ses buts la rend sympathique. Si les révolutions galvanisent quelques joyeuses âmes, elles donnent à d’autres du mourront. Mais utopistes et réactionnaires partagent le même terrain : l’âge d’or et l’aube qui suit le grand soir sont paisibles. Tout y est lisse. l’Histoire y a trouvé son terme. Et surtout, la politique en a été évacuée. Ceux qui pensent qu’elle promet la joie font de la politique pour mieux la tuer et danser sur sa tombe.

Pourquoi cette fin de l’Histoire ? On donne des airs à la politique car sa matière brute est peu supportable. La politique « pure et dure » est le reflet du caractère anodin de la misère, du désespoir quotidien. Ce qu’on appelle le progrès n’est plus que le bon profil d’une barbarie enfin écartée. Faire inlassablement de la politique un lieu d’espoir et de bonheur en fait donc une chimère. Les idéaux sont beaux car ils cherchent à se défaire de la laide politique. Or, elle revient inexorablement à la charge. Ne pourrait-on pas opter pour une politique triste, et rendre les affaires de la société à leur cinglante banalité ? Ne serait-ce pas accepter la difficulté de cette tâche qu’est le vivre ensemble ? Accepter les termes du réel pour éviter de voir cette même réalité nous frapper en plein visage ?

On ne s’engage pas en politique, on y est embarqué. Qu’elle devienne un triste devoir plutôt qu’un joyeux exutoire. Elle pourrait « empêcher que le monde ne se défasse », comme le rappelait Camus. Nous sommes, à chaque instant, collectivement au bord du précipice. Cette politique urgente est une politique triste qui, peut-être, nous retiendra.

Article & Photo : Timothée L.Brunet