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Les migrants, entre fantasme et réalité kafkaïenne

« Migrants », « crise migratoire » : ces mots ont suscité un brouhaha discordant dans nos médias européens : « Ils violent nos femmes (voix allemandes). Parmi eux se cachent les terroristes (tous en choeur). Ils profitent de nos allocs (voix françaises). Ils menacent l’identité chrétienne de l’Europe (voix populistes). Ils sont le grand remplacement en marche (les mêmes). Ils vont rajeunir notre population (voix allemandes). Ils sont une chance pour notre économie (voix progressistes). Ouvrez vos cœurs à l’Etranger ! (voix papale) ».

Si les migrants suscitent tant de passions et de fantasmes, c’est que leur arrivée massive en Europe coïncide avec les attentats de 2015 en France et, plus largement, avec un contexte de crise économique et identitaire. Certains voient dans ces masses humaines d’Afrique et du Moyen-Orient le raz-de-marée qui va finir d’engloutir une Europe moribonde. Dans l’Église elle-même, le thème divise ; quand le Pape François accumule les gestes forts à l’égard des migrants, beaucoup de chrétiens jugent irresponsable son attitude et l’accuse de promouvoir l’islamisation de l’Europe.

On parle beaucoup, chacun a son avis. Mais-sait on qui sont ces migrants, quel sort commun les réunit, au-delà de l’infinie variété des situations personnelles ? Hommes seuls en majorité, ils ne sont ni immigrants ni émigrants, mais « migrants », semblant d’abord définis par l’errance et le dénuement absolu. Appelle-t-on « migrant » un professeur d’université syrien, ou un immigré chinois ? Ils migrent en Europe de façon visible, médiatique et dramatique : foules amassées à la frontière hongroise, bateaux pneumatiques surchargés secourus en Méditerranée. Pour beaucoup, c’est le seul moyen d’atteindre l’Europe.

On pourrait définir deux grandes routes migratoires : la route « orientale », par la Turquie, la Grèce, la Bulgarie et les Balkans, qu’empruntent beaucoup d’Afghans, Syriens ou Irakiens ; la route méridionale par le Sahara, la Libye, l’Italie, par où transitent beaucoup de migrants d’Afrique de l’Est (Soudanais, Érythréen, Ethiopiens, Somaliens, Africains de l’Ouest).

Si la vague migratoire est sans précédent (environ un million de personnes en 2015, dont environ 80000 demandeurs d’asile en France), elle ne semble pas ingérable à l’échelle de l’Europe. Une autre confusion fréquente est celle entre « migrants » et « réfugiés » ; si les Syriens, Érythréens ou Soudanais fuient en majorité pour raisons politiques, d’autres ont surtout des motivations économiques. Mais ce n’est certainement pas de gaieté de cœur que beaucoup entament ce voyage périlleux, sans certitude de revoir un jour les leurs.

Une fois arrivé en France, le parcours d’un migrant qui cherche à obtenir un statut légal est souvent celui du combattant. Le problème est que beaucoup fuient leurs pays pour l’Europe mal informés, sans véritable projet professionnel et sans connaître leurs droits. Pour les Syriens, l’asile est obtenu facilement, mais pour d’autres demandeurs d’asile, soudanais ou afghans, ce sont des mois ou des années de confrontation avec une administration kafkaïenne : rejets de demande d’asile, recours, chicaneries policières.. et parfois l’expulsion. La situation est compliquée par le règlement européen Dublin, qui veut que la demande d’asile soit déposée dans le premier pays d’enregistrement. À cela s’ajoutent les problèmes matériels entraînés par la précarité administrative, la vie dans des campements improvisés (Stalingrad, Calais), en foyer, et la souffrance morale (insomnie, angoisse).

Dans ces conditions, pour beaucoup, la question de l’intégration intervient dans un second temps ; et remplacer, islamiser la population européenne est très loin de leurs préoccupations. Souvenons-nous donc que les « migrants » ne sont pas qu’un débat, une polémique, mais d’abord des personnes en quête d’un abri et de dignité.