Mépris de solidarité

Nous étions nombreux, à la mort de Simone Veil le 30 juin dernier, à nous être penché sur les débuts de sa vie et à nous en être émus : pourquoi n’avait-on pas agi en ce temps-là ? Pourquoi avoir laissé faire ?, se scandalise-t-on encore. Mais qu’aurions-nous fait de mieux, nous si bon juge de ce que nous n’avons pas vécu, pour empêcher que des spectres à nouveau hantent notre histoire ?

Ce 2 août 2017, The Guardian publia « Escape to Syria », le périple d’une jeune syrienne, Rania Mustafa Ali. Elle a vingt ans et a fuit la guerre. Depuis Kobane, elle traversa la Turquie, puis la Grèce. Elle manqua de mourir noyée au milieu des cris d’enfants en Méditerranée, mais n’échappa pas aux escroqueries des passeurs, charognes qui profitent du crime des fous pour s’enrichir sur le malheur des démunis. C’est en Macédoine qu’elle sera stoppée. Car Forteresse Europe veille. C’est un continent qui s’effraie. Les vieux démons de l’invasion ressuscitent, et c’est pour elle une question de vie ou de mort ; on rejoue inlassablement le même combat séculaire : l’affrontement entre le monde dit civilisé et ce que nous ressentons comme une menace barbare. Et pourtant.

Et si la survie était d’abord le tourment des populations sous les bombes, otages des démens et des tyrans ? Et si le barbare était déjà dans nos murs en laissant mourir ainsi devant ses portes, et se demandant parfois bêtement « pourquoi tant fuient la guerre alors que leur pays est à reconstruire » ? Faut-il que notre civilisation ait à ce point perdu la mémoire ? Pourquoi est-il si difficile de secourir les réfugiés et les apatrides, les déportés et les persécutés ? Je veux seulement comprendre pourquoi aujourd’hui, 8 août 2017, on condamne un homme pour « délit de solidarité » en République française. Si certains souffrent des frontières que nous posons, d’autres s’enlisent sur un front de l’esprit que nous creusons.

Un jour, de petits écoliers poseront à leur tour des questions. Les mêmes que nous nous posons aujourd’hui sur notre passé, celles qui touchent aux réfugiés, aux camps et à la fraternité. Et nous leur présenterons alors quelques Justes pour faire bonne figure.

Article & Photo : Guillaume Poinsignon, ©Azhar Zakeriah