L’organisation moderne du travail et ses limites

Dans un monde changeant et interconnecté, disrupté par la transformation numérique, la dernière organisation du travail indispensable et à la mode, c’est le lean management. Créé au Japon chez Toyota, généralisé progressivement en occident à partir des années 1990, cette organisation du travail succède au fordo-taylorisme des Trente Glorieuses. Ses principes sont les suivants : faire la chasse aux gaspillages (les stocks étant considérés comme des gaspillages), et faire participer tous les salariés à l’amélioration continue des processus. Cette amélioration continue suppose une évaluation constante de la qualité des produits et des méthodes.

Le lean management est un outil, il est donc en soi ni bon ni mauvais : il est adéquat dans certaines situations, et pas dans d’autres. Pensé pour l’industrie, il n’y est déjà pas la panacée : en effet, il reprend au taylorisme sa caractéristique fondamentale qui est la division du travail et l’augmentation continue des cadences – découpé en tâches simples et répétitives, le travail devient aliénant pour les ouvriers. Or, dans certaines situations, la division du travail n’est pas la solution. En effet, le lean essaye de réduire les stocks et les délais qui se forment entre les différents postes de la chaîne de montage.

Or, si on enlève la chaîne de montage et qu’on ne divise plus le travail, il n’y aura mécaniquement plus d’attente ou de stocks entre deux postes de travail, puisque le produit ne passera plus d’un poste à un autre. D’autre part, comme le taylorisme, le lean a été importé jusque dans les services, où il n’a pas de sens. En effet, dans les services, que sont les stocks ? Comment évaluer la qualité correctement, de manière objective ou mesurable ? Selon la formule célèbre, tout ce qui est mesurable n’est pas nécessairement important, et tout ce qui est important n’est pas nécessairement mesurable.

Le lean management a bien souvent été un paravent pour mener des réductions de coûts salariaux (comprendre : des licenciements collectifs). Quand les salariés disent ne pas pouvoir faire plus avec moins, étrangement, ils ne sont plus écoutés, ils ne pèsent plus dans la fameuse négociation d’entreprise. Cette logique est particulièrement négative dans les services publics ; l’intégration à l’Union Européenne ayant accéléré ce changement. C’est le cas à la Poste, mais également dans les hôpitaux, ou l’on empêche au nom de la rentabilité financière les facteurs et les infirmières d’exercer ce qui constitue l’essence de leur métier : le contact humain.

Article & Photo : Guillaume Pelloquin, ©Jonathan Sare