Le secteur agro-alimentaire français, un modèle qui a porté ses fruits ?

Alors que le Salon de l’agriculture vient d’ouvrir ses portes ce samedi 24 février à Paris, les modèles agricole et alimentaire français sont, depuis quelques mois déjà, intensément questionnés. Les États généraux de l’alimentation (EGA)1, ouverts par le premier ministre le 20 juillet 2017 et clôturés le 21 décembre dernier, furent, pour certains acteurs, décevants2. Ils devaient offrir un espace où repenser le modèle agricole français et identifier des pistes de réformes. Mais la large présence des grandes firmes de l’agroalimentaire et de la distribution, en rapport à la faible participation du monde associatif et des petites structures économiques, laissent sceptique quant aux grandes orientations proposées. Un projet de loi3, présenté fin janvier en conseil des ministres, a suivi les EGA.

Où va l’agriculture française ?

Mercredi 21 février, les éleveurs bovins ont manifesté en réaction à l’annonce d’un accord de libre- échange entre le Mercosur et l’Union européenne4. Cet événement est symptomatique d’un monde agricole en plein émoi. Et pour cause, un quart des agriculteurs français vit sous le seuil de pauvreté. De plus, cette catégorie socioprofessionnelle est la plus à risque : le suicide y est 20 à 30% supérieure à la moyenne nationale5. La détresse qui s’est emparée des campagnes tient aux crises permanentes que traversent le secteur agricole.

Le modèle productif, reposant à l’origine sur les fermes familiales, a peu à peu évolué vers l’entreprise agricole qui répond d’abord à une demande mondiale. Les pouvoirs publics ont favorisé ce modèle pour gagner sans cesse en productivité, et l’Europe a pris le relais à travers la politique agricole commune (PAC). Le capitalisme agricole nous a ainsi fait passer de la « ferme à la firme agricole »6, exposant les agriculteurs et les régions spécialisées aux aléas des marchés, et demain au changement climatique. De plus, l’État, comme l’UE, n’ont plus les moyens de subventionner les exploitants, et ce malgré les réformes successives de la PAC7.

L’agriculture française offre donc un bilan contrasté entre un secteur agro-industriel compétitif sur les marchés mondialisés et un monde agricole en crise, soit que les agriculteurs sont mal-préparés aux mutations à venir comme à celle de la smart farming, par exemple, ou que cette population se renouvelle difficilement. En effet, si la surface agricole française n’a pas reculé, le nombre d’exploitations en France a été divisé par deux depuis les années 1980, soit que les jeunes agriculteurs rencontrent des difficultés d’installation, soit que l’exploitation ne trouve pas repreneur.

Qu’est-ce qu’on va manger ce soir ?8

La France a atteint son autosuffisance alimentaire au début des années 1980. Le résultat de ce système de production est une nourriture en quantité et au plus bas prix, tout en assurant la sécurité sanitaire. Néanmoins, ce modèle est ébranlé par une série de scandales, dont le dernier en date est celui du lait contaminé à la salmonelle9. Ces affaires ont engendré la méfiance toujours plus croissante des consommateurs. Des spécialistes rappellent néanmoins que ce modèle est peut être l’un des plus sains que nous ayons eu. « Dans les années 50, il y avait 15 000 morts par an d’intoxication alimentaire. Actuellement on évalue à quelques centaines. Probablement 300. C’est 300 de trop mais ce n’est pas 15 000 (…) Globalement, on a pas peur de mourir après souper », explique Bruno Parmentier10, ingénieur et économiste, avant d’ajouter que c’est grâce aux mobilisations de la société civile et de l’opinion publique que l’on peut améliorer la qualité et le contrôle de la nourriture.

Certes. Mais cette abondance alimentaire se fait au dépend des écosystèmes naturelles puisqu’elle génère de multiples pollutions et des émissions de gaz à effet de serre. La dégradation des sols et l’usage important de pesticides en France ne préfigurent rien de bon tant pour notre santé que pour l’environnement. Selon les révélations « discrètes » du Ministère de la Transition écologique et Solidaire en juillet dernier, plus de 600 substances chimiques, utilisées entre autres par l’agriculture, présenteraient des risques11.

Vers une nouvelle révolution verte ?

Dès lors, les consommateurs renouent de plus en plus avec la consommation de produits locaux et de saison, et/ou respectueuse et de qualité. L’alimentation dite durable provoque l’émergence de mini-marchés comme celui des AMAP, par exemple, ou de nouvelles pratiques comme l’agriculture urbaine. Cette tendance devrait être encouragée selon Christian Huyghe, directeur scientifique pour l’agriculture à l’INRA. Ce dernier a récemment écrit que « la question qui devrait désormais nous préoccuper, c’est de savoir comment la recherche et l’action politique peuvent penser et préparer non pas seulement le monde de demain, mais celui d’après-demain »12. Encore faudrait-il savoir si les pouvoirs publiques souhaitent engager ces changements. Et si oui, comment ? Pour Xavier Halloandts et Bertrand Valiorgue, par exemple, la restructuration du modèle doit passer par la reconnaissance « de la diversité des différents modèles agricoles français », présents sur tout le territoire et que l’État devrait accompagner avec les collectivités territoriales 13.

Après les récoltes, il est temps d’ensemencer la terre de nouvelles idées.

Aller plus loin :
Ceux qui sèment, un film de Pierre Fromentin (2014).

Article & Photo : Guillaume Poinsignon, ©Mathieu Dehlinger


 1 Site officiel des EGA.
 2 « États généraux de l'alimentation : chronique d'une déception annoncée », Jean-Louis Rastoin, in The Conversation, le 06/02/2018.
 3 « Projet de loi pour l'équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable », in Vie Publique, le 01/02/2018.
 4 « Qu'est-ce que l'accord UE-Mercosur qui inquiète tant les agriculteurs ? » par Julie RUIZ, in Le Figaro.fr, le 23/02/2018.
 5 « Le suicide des agriculteurs en chiffres » par Anne Jocteur Monrozier, in France Bleu Vaucluse, le 05/02/2018.
 6 PURSEIGLE François, NGUYEN Geneviève, BLANC Pierre, Le nouveau capitalisme agricole. De la ferme à la firme, Presses de Sciences Po, coll. Académique, 26 octobre 2017, 306 p.
 7 « La réforme de la PAC », in Vie Publique, le 13/02/2013.
 8 Titre emprunté d'un des chapitres du livre de Hubert Reeves, Mal de Terre (éditions Points, coll. Sciences, mars
 En effet, si la surface agricole française n’a pas reculé, le nombre
 d’exploitations en France a été divisé par deux depuis les années 1980, soit que les jeunes agriculteurs rencontrent des difficultés d'installation, soit que l'exploitation ne trouve pas repreneur. 2005, 273 p.).
 9 "Lait infantile : au moins 20 bébés contaminés par des salmonelles », in Libération, le 03/12/2017.
 10 Débat du 15 février 2018 sur 28 minutes (Arte).
 11 « Perturbateurs endocriniens : les étonnantes listes de Nicolas Hulot » par Stéphane Horel, in Le Monde, le 19/07/17.
 12 « L'agriculture française à la croisée des chemins » de Christian Huyghe, in The Conversation, le 22/02/2018. 13 « La fin du modèle unique pour l'agriculture française ? » par Xavier Hollandts et Bertrand Vailorgue, in The Conversation, le 22/02/2018.
 13 « La fin du modèle unique pour l'agriculture française ? » par Xavier Hollandts et Bertrand Vailorgue, in The Conversation, le 22/02/2018.